29 juin 2026
Retour sur les enseignements clés du voyage apprenant en Finlande, du 1er au 4 juin 2026
Un modèle avancé sous contraintes : entre ambition d’intégration, limites structurelles et tensions économiques et sociales
Le voyage apprenant organisé par l’EN3S en Finlande et réunissant 12 participants issus de Directions Générales et adjointes des branches maladie et famille a permis de mettre en lumière un système de protection sociale souvent perçu peu connu et traversé par des tensions profondes. Derrière la cohérence institutionnelle issue de la réforme de 2023 créant des régions santé et bien-être fruit d’une quinzaine d’année de maturation et de consensus politique et une digitalisation largement avancée, apparaissent des fragilités économiques, des limites techniques persistantes et des enjeux sociétaux majeurs. L’expérience finlandaise invite ainsi à une approche nuancée, riche d’enseignements pour la France.
Une soutenabilité financière fragile dans un contexte économique dégradé
La situation macroéconomique finlandaise constitue un élément clé de compréhension des réformes en cours. Les données présentées lors du voyage montrent une croissance très faible, de l’ordre de 0,2 % en 2025, combinée à un déficit public, estimé à 4,5 % du PIB, inférieur à la France.
La Finlande est le pays dans l’UE où les dépenses sociales ont le plus augmenté, de 24,1 à 31,7 points de PIB, soit 6,6 points d’augmentation entre 2007 et 2023 : la part des dépenses de protection sociale par habitant rapportée au PIB est depuis 2024 la plus élevée de l’Union européenne : 32,4% !
Par ailleurs, le taux de chômage, en nette dégradation récente, atteint plus de 10 % au début de l’année 2026, ce qui traduit une dynamique du marché du travail préoccupante.
Cette situation est aggravée par plusieurs facteurs structurels :
- une faible attractivité migratoire intra‑européenne, avec un recours encore limité à la mobilité des travailleurs européens,
- des tensions dans certains secteurs, notamment la santé, marqués par des pénuries de main‑d’œuvre,
- un vieillissement rapide de la population.
La Finlande se trouve ainsi confrontée à une problématique très proche de celle observée en France, bien que dans un contexte démographique et économique différent.
Un système de santé performant mais confronté à des restes à charge non négligeables
Contrairement à une idée répandue, le système finlandais se caractérise par un niveau de reste à charge pour les patients relativement élevé au regard de la moyenne des pays de l’OCDE (environ 25 à 30%). Cette caractéristique s’explique notamment par la structuration du financement, qui combine financements publics, paiements directs des patients (plafonds, franchises médicales…) et dispositifs assurantiels et professionnels complémentaires.
Cette situation peut limiter l’accès effectif aux soins pour certaines populations, malgré le principe d’universalité du système.
La médecine du travail constitue par ailleurs un pilier spécifique du modèle finlandais. Les employeurs financent directement ces services, avec un mécanisme de remboursement partiel assuré par Kela, l’institution nationale de sécurité sociale.
Ce dispositif présente des avantages en termes de prévention et de suivi des travailleurs, mais il introduit également une logique duale dans l’accès aux soins, selon le statut professionnel. Les actifs bénéficient ainsi de circuits d’accès plus rapides dans le secteur ambulatoire, ce qui peut accentuer les inégalités avec les populations non actives.
En comparaison avec la France, ce modèle pose la question d’une segmentation accrue des parcours de santé en fonction du statut d’emploi.
Une transformation numérique avancée… mais freinée par des limites d’interopérabilité
La Finlande est souvent citée comme une référence en matière de numérique en santé notamment en raison du développement de plateformes comme Health Village et de l’existence de grandes infrastructures de données.
Cependant, les échanges sur place ont mis en évidence des limites importantes en matière d’interopérabilité. Les systèmes hospitaliers intégrés, tels qu’Apotti, qui combinent données sociales et de santé, ne sont pas pleinement interconnectés avec les services nationaux comme la plateforme Kanta.
Cette absence d’articulation complète entre les différents systèmes génère des difficultés de partage d’information entre acteurs, de possibles redondances dans la collecte des données et une exploitation sous‑optimale du potentiel des infrastructures existantes.
Ces constats montrent que, même dans un environnement très avancé technologiquement, la construction d’un véritable système d’information intégré reste un défi majeur.
En perspective française, cette situation fait écho aux difficultés rencontrées dans l’articulation entre les systèmes hospitaliers, la médecine de ville et les bases nationales, soulignant la complexité intrinsèque de ces transformations.
Une réforme d’intégration encore incomplète face aux défis d’accès et d’égalité
La création des régions de bien‑être a permis d’améliorer la cohérence du système, mais elle n’a pas pleinement résolu les problèmes d’accès aux services ni les disparités territoriales.
Les délais d’accès aux soins restent significatifs dans certaines zones, et les capacités organisationnelles varient selon les territoires. Le recours au numérique permet d’atténuer ces difficultés, sans toutefois les supprimer.
Un marché du travail sous tension et ses implications pour la protection sociale
La montée du chômage et les difficultés de recrutement dans certains secteurs traduisent une forme de dualité du marché du travail finlandais. Alors que certains secteurs font face à des pénuries, d’autres connaissent une insuffisance d’emplois.
Cette situation a des conséquences directes sur le système de protection sociale : augmentation des dépenses liées au chômage, réduction des recettes contributives et tension accrue sur les mécanismes de solidarité sociale.
Par ailleurs, la faible mobilité intra‑européenne constitue un facteur limitant, qui empêche de compenser rapidement les déséquilibres du marché du travail.
Un paradoxe sociétal : la place des femmes entre avancées institutionnelles et fragilités persistantes
La Finlande est historiquement un pays pionnier en matière d’égalité entre les femmes et les hommes, notamment en termes de participation politique et d’accès à l’emploi.
Les échanges avec l’association transpartisane NYTKIS ont mis en évidence plusieurs points clés : premier pays au monde à accorder le droit de vote aux femmes, la Finlande affiche un taux d’emploi féminin de 88 % et un congé parental réinventé en 2022 sous le gouvernement social-démocrate de Sanna Marin : 320 jours par enfant, dont une part non transférable pour chaque parent.
Exemple concret : depuis 2022, un père finlandais peut prendre jusqu’à 78 jours de congé parental, contre 44 jours en 2021, grâce à la réforme imposant des quotas non transférables.
Il y a toutefois une ombre au tableau et pas des moindres : le taux élevé de violences conjugales en Finlande avoisinant 30% des femmes victimes de leur actuel ou ancien compagnon…
Des parlementaires lucides sur les limites du modèle
La rencontre avec la commission des affaires sociales du Parlement finlandais, réunissant sa présidente, Madame Krista Kiuru, et huit députés de différents partis politiques, a confirmé une forte lucidité des décideurs publics quant aux défis à relever.
Les échanges ont notamment porté sur les limites de la réforme territoriale, la difficulté de concilier maîtrise des dépenses et maintien de l’accès aux services, les enjeux de ressources humaines dans les secteurs de la santé et du social et la nécessité de renforcer la cohésion sociale dans un contexte de mutations rapides.
Les parlementaires ont également souligné que la transformation numérique ne pouvait constituer qu’un levier parmi d’autres, et qu’elle devait être accompagnée d’une évolution profonde des organisations et des pratiques.
Conclusion : un modèle éclairant pour la France, dans ses réussites comme dans ses limites
L’expérience finlandaise apparaît, au terme de ce voyage, comme particulièrement éclairante pour la France. Elle met en évidence des orientations stratégiques pertinentes – intégration des services, centralité de l’usager, investissement dans le numérique – mais elle souligne également les difficultés concrètes de leur mise en œuvre.
Elle montre que la réforme institutionnelle ne suffit pas à résoudre les problèmes d’accès et d’égalité, le numérique, malgré son potentiel, se heurte à des limites d’interopérabilité. La soutenabilité financière et budgétaire demeure une contrainte majeure clé et les enjeux sociétaux, notamment en matière d’égalité des genres restent centraux.
En définitive, la Finlande ne constitue pas un modèle transposable, mais un miroir des transformations et des tensions qui traversent l’ensemble des systèmes de protection sociale européens, et à ce titre, une source précieuse de réflexion pour les réformes à conduire en France.
Pour plus d’informations, n’hésitez pas à consulter les liens suivants :
Fiche CLEISS Finlande : Fiches pays – Finlande
Revue Regards Septembre 2025 – lien vers l’article de M Niko VAANANEN : https://univers-secu.en3s.fr/Default/digital-viewer/c-155188